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Pour beaucoup de candidats ivoiriens à l’émigration clandestine, ne pas parvenir en Europe est vécu comme un immense échec. "Il vaut mieux mourir en mer que dans les bras de sa mère sans rien", ont confié certains "retournés" au sociologue ivoirien Fahiraman Rodrique Koné.

Plus de 1 700 Ivoiriens ont été rapatriés de Libye grâce à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) et l'Union européenne. Aider ces jeunes "retournés" à se réinsérer dans la société – après avoir échoué dans leur rêve d’émigration clandestine – est une gageure. Le sociologue ivoirien Fahiraman Rodrigue Koné, co-auteur d'un récent rapport sur le retour de jeunes migrants dans leur pays d’origine, a mené l’enquête.

À quelles difficultés font face ces "retournés" ?

Ils se sentent honteux. Il faut comprendre que la structure sociale est très différente de celle en Europe. En Côte d’Ivoire, échouer à mener son projet européen, c’est voir son incapacité à aider sa famille mise en lumière. C’est montrer aux yeux de monde son incapacité à subvenir aux besoins de sa famille.

Les individus qui rentrent au pays le vivent très mal. Certains sont marginalisés, d’autres se marginalisent eux-mêmes parce qu’ils se considèrent comme des hommes incapables.

La pression communautaire est très importante en Côte d’Ivoire. La migration clandestine est vécue comme une opportunité, un espoir de se réaliser économiquement.

Risquent-ils d'être exclus de leur famille, de leur village ?

Non, même si le retour est difficile, les "retournés" ne sont pas exclus géographiquement parlant. Dans leur famille on continuera à se dire : ‘Il reste l’un des nôtres’. Ils continueront à être pris en charge par leur communauté.

Par contre, il existe une forme d’exclusion plus subtile. Une mise à l’écart sociale. Par exemple, un jeune homme qui auparavant participait aux conseils de villages, avaient des responsabilités, donnait son avis pour des fêtes religieuses, peut être écarté des décisions à prendre : on a moins de responsabilités puisqu’on considère qu'il a moins de crédit.

Il existe aussi des "retournés" qui restent un moment en dehors de leur village d’origine, qui se cachent. Ils s’installent dans des villes périphériques. D’autres restent enfermés chez eux pendant de longues semaines. C’est compréhensible : quand tout le monde sait que vous êtes partis, c’est très difficile de revenir sans rien.

Certains "retournés" nous ont même dit : ‘Mieux vaut mourir en mer que dans les bras de sa mère sans rien’.

Y a-t-il des cas de dépressions, voire de suicides chez les "retournés" ?

Je n’en connais pas. Beaucoup cachent la réalité de ce qu’ils ont traversé. Ils n’en parlent pas – ou alors après un long moment. Ici, parler de ses difficultés personnelles est perçu comme une faiblesse.

Beaucoup adoptent une stratégie de résilience, en cachant la réalité de leur migration. Ils ne "mentent" pas, mais ils dissimulent leurs souffrances pendant quelques temps.

Arrivent-ils à se réintégrer économiquement ?

Les plus courageux reprennent très vite une activité. C'est ce que j’appelle l’économie de la débrouillardise. Quand ils reviennent, il faut qu’ils trouvent tout de suite de quoi vivre - et de quoi faire vivre leur famille. Cependant, le redécollage peut être difficile, car ils ont investi les ressources financières qu'ils avaient dans la préparation de leur voyage.

Les "retournés" veulent-ils retenter leur chance en Europe ? Envisagent-ils de repartir après un premier échec ?

Oui, certains essaient plusieurs fois de passer en Europe. Pour les uns, l’échec de l’émigration peut s’expliquer par un manque de rites sacrificiels, pour d’autres par un problème de bénédiction. Tout cela suit une logique magico-mystique.

Toutes les personnes qui partent vers l’Europe sont donc poussées dans une logique de réussite. Ils ne peuvent pas accepter leur échec. Et qu’importe que la route soit dangereuse. La mort est vécue comme une fatalité. Elle entre dans la logique de l’émigration, elle est intégrée comme une éventualité plausible, elle n’est pas vécue comme un drame insurmontable, plutôt comme une prédestination divine.

D’ailleurs, il ne faut pas infantiliser les candidats au départ. Ils connaissent parfaitement les dangers de la migration mais ces derniers ne constituent pas un frein. Ce n'est pas le danger qui fait le plus peur aux migrants, c'est de ne pas être capable d'assumer leurs responsabilités dans la famille.