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Contrairement à la croyance populaire, les passeurs qui amènent les migrants d’Afrique subsaharienne vers l’Europe n’appartiennent pas toujours à de vastes réseaux organisés. Leur profil correspondrait davantage à des "indépendants" évoluant dans un milieu très concurrentiel, selon une étude de l’Université de Cambridge.

Exit l’image du baron du crime organisé ou du grand manitou qui régit un vaste réseau d'exécutants. Une étude de l’institut de criminologie de la prestigieuse Université de Cambridge, publiée lundi 22 janvier, révèle que les passeurs présents sur la route migratoire entre la Corne de l’Afrique et l’Europe, via la Libye, sont majoritairement de petits opérateurs indépendants.

“On est loin du mode opératoire des mafias où d’obscurs barons auraient le monopole des trajectoires migratoires”, souligne le professeur Paolo Campana, auteur de l’étude. Pour arriver à cette conclusion, le chercheur a examiné les résultats d’une enquête de 18 mois réalisée en 2013 par le bureau du procureur de Palerme à la suite d’un naufrage au large de l’île de Lampedusa ayant coûté la vie à 366 migrants, principalement érythréens et somaliens. Des écoutes téléphoniques, des témoignages et des entretiens avec la police ont également été réalisés.

Presqu’aucune hierarchie parmi les passeurs

Au total, 292 acteurs (hors migrants) ont été identifiés dans le réseau de passage de Lampedusa : “95% d’entre eux sont des hommes opérant sur la route principale entre la Corne de l’Afrique et les pays nordiques, en passant par la Libye puis l’Italie”, indique Paolo Campana. Chacun travaillant séparément sur une portion du trajet, les hiérarchies sont quasiment inexistantes ou des plus rudimentaires. “À certains endroits, les passeurs sont divisés entre ‘les organisateurs’ et ‘les aides’. Les premiers représentent 15% du réseau. Ils donnent les ordres. Les 'aides”, eux, constituent les 85% restants, ils dépendent grandement des premiers pour leur activité”, précise le chercheur.

Selon l’étude, "il y a très peu de contacts entre les opérateurs d’un même rang. Cela renforce l’image de ces passeurs indépendants qui exercent sur un marché libre où la loi du business empêche toute coordination à grande échelle”, explique Paolo Campana.

La route migratoire est ainsi très segmentée de passeurs en passeurs. Les écoutes téléphoniques et les témoignages relevés dans l’étude indiquent que les migrants doivent s'acquitter de sommes différentes à chaque nouvelle section de leur périple. L’argent est souvent versé à l’avance via Hawala, un système bancaire, basé sur la confiance, qui permet de transférer des fonds d'un pays à un autre sans IBAN, ni reçu ou autre trace. L’étude fait notamment état de 3 600$ déboursés par un couple pour la traversée de la Méditerranée ou encore 150$ par personne pour un trajet entre la Sicile et Rome.

“La réputation du passeur est cruciale dans un marché si compétitif”

Malgré tout, les passeurs ne sont pas complètement autonomes ni totalement en roue libre. Selon Paolo Campana, ils sont même très dépendants de l’image qu’ils renvoient car le bouche-à-oreille agit rapidement parmi les candidats à l’exil. “La réputation [du passeur] est cruciale dans un marché aussi compétitif. Les écoutes auxquelles nous avons eu accès montrent bien à quel point leur image a de la valeur”, affirme le chercheur qui ajoute que certains passeurs sont même allés jusqu’à verser des compensations financières aux familles des migrants décédés lors du naufrage de Lampedusa et ce, de peur que cette tragédie ne viennent plomber les affaires.

Plutôt que d’épuiser des ressources en démantelant des réseaux qui se reconstituent en un claquement de doigts, Paolo Campana suggère que “les autorités [des pays concernés] ternissent délibérément la réputation des passeurs afin de les forcer à mettre la clé sous la porte”. Il incite également les gouvernements des nations situées sur les trajectoires des passeurs à mettre en place des stratégies coordonnées pour apporter une réponse judiciaire cohérente.

Selon Europol, l’office de police criminelle de l’Union européenne, l’activité des passeurs a généré jusqu’à 6 milliards de dollars de revenus en 2015 avant de chuter d’un tiers en 2016 après la signature de l’accord UE-Turquie pour limiter l’arrivée des flux de migrants en Europe.